Fred a tout perdu. Tout son crédit de droits à polluer. Le jeune et brillant architecte découvre ce qu’est une vie sans quota de CO2. Pour s’en sortir, il doit réaliser un gros coup lors du 25e concours international de la ville durable. Bienvenue en 2078.
(Episode 1 - Ecrit en collaboration avec l’association d’architectes Et alors ?)
« Je n’en ai plus. Tu peux m’en revendre
? »
« Non, il faut que je tienne jusqu’à la
fin de l’année. ça va être vraiment juste
avec les nouvelles restrictions. Mais Fred,
comment t’as fait pour tout claquer en
six mois ? »
« J’ai déconné sur les voyages en avion.
J’avais besoin de voir ailleurs après mon
divorce. »
« Tu pourrais peut-être regonfler ton
compte de droits à polluer avec l’achat
de ton nouvel appartement ? »
« Laisse tomber, vu la pénurie de logements
Très Haute Qualité Environnementale,
j’ai perdu tout espoir de voir
des bonus pleuvoir rapidement sur ma
carte verte. »
« Pour un architecte, c’est quand même
le comble ! »
« Marc, j’ai tourné le problème dans
tous les sens. À court terme, la seule solution
possible, c’est que tu me fasses
une nouvelle carte. »
« Trafiquée ? Mais tu sais qu’ils ont mis
le paquet niveau sécurité. Je ne suis pas
sûr de réussir. »
« Ecoute, c’est juste une carte transitoire
avec un petit quota de CO2, le
temps que je regonfle mon compte. J’ai
des idées pour ça… Et plus honnêtes si
ça peut te rassurer. »
« Bon, retrouvons-nous dans deux
jours au supermégamarché ouest et je te
dirai où j’en suis. »
« OK. De toutes façons, il vaut mieux
éviter les échanges téléphoniques ou
électroniques, on serait vite repérés. »
« Bon, eh bien à minuit, rayon fromage
bio, comme d’habitude. Allez, tiens-bon. »
Cela faisait des semaines que Fred traînait
sa pénurie de droits à polluer comme
un boulet. Une honte même. Le fait d’en
avoir parlé l’avait soulagé. Même s’il était
loin de décrocher sa nouvelle carte verte,
il entrapercevait un rayon de lumière
dans ce brouillard de CO2. Pour la première
fois de sa vie, il comprenait tout le
sens du slogan des anti-nature « Big CO2
is watching you ». C’est que chaque geste,
chaque moment de sa vie étaient attachés
à une quantité de ce foutu dioxyde de
carbone. A la naissance, on se voyait déjà
attribuer une quantité de droits à polluer
en fonction de l’empreinte écologique de
ses parents.
Une manière assez radicale pour le gouvernement de responsabiliser ses concitoyens envers les générations futures. Il était loin le temps où seules les entreprises étaient soumises à des quotas d’émission de CO2. Désormais, tout était pris en compte dans le calcul du quota personnel : filières d’études, lieux d’habitation, modes de transports, nourriture consommée… Alors, chaque journée s’égrenait au fil des kilos de CO2 gagnés ou perdus : le 22e tome des aventures d’Harry Potter en papier recyclé, + 400 grammes ; un paquet de chips importé du Turkménistan, - 300 grammes ; un trajet en tramway solaire dans Marseille, + 500 grammes ; un stage de compostage de ses déchets, + 10 kilos…
« Mais que vais-je bien pouvoir faire avec les 20 petits kilos de CO2 qui me restent ? » Fred était perdu dans ses calculs quand il reçut un message sur son ordiphone portable. « Pour faire face aux températures élevées, faut-il ou pas dégoudronner les routes ? Envoyer OUI ou NON au 70 005. Ce vote référendaire local vous est offert par Cho-Froa, la glace qui ne fond pas » – « Franchement, les routes, c’est la dernière de mes préoccupations en ce moment. Je ne peux même plus les utiliser… » Sans bonus de CO2, Fred figurait en effet sur la liste rouge des loueurs de voitures, des stations-agrocarburants, des péages autoroutiers, des compagnies aériennes… Il avait dû se rabattre sur le scooter électrico- solaire pour ses longs déplacements. Un autre rythme de vie.
Lire l’épisode suivant
Participez vous aussi à l’écriture de cette nouvelle ! A vos plumes !
Ecrivez à : karen.bastien@terra-economica.info




























Affichage : Voir tout | Réduire les discussions