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Frontière mexicaine : voyage au bout de la mondialisation (suite)

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Préparation à la clandestinité

L’usine MPC situé à Santa Ana, au sud de Nogales, fabrique des pièces automobiles pour General Motors, Ford, Chrysler ou Jaguar. Les ouvriers - la majorité des huit cents salariés - travaillent de 7 heures à 17 heures, avec une heure de pause à midi, pour 160 dollars par mois. Encore trop peu au vu de ce qu’ils peuvent espérer toucher aux Etats-Unis...

Une partie d’entre eux sont donc de futurs clandestins, qui attendent leur heure - grosso modo, amasser suffisamment d’argent - pour passer la frontière. Là-bas, de l’autre côté de la Linea, ils pourront empocher en une heure l’équivalent d’une journée de travail dans leur région d’origine (Chiapas, Oaxaca,...). Alors ils prennent tous les risques : laisser leur famille, traverser le désert au péril de leur vie, dépenser jusqu’à 3000 dollars pour ce "voyage". Avant peut-être de se faire arrêter par la Border Patrol.

Les espoirs d’Oscar

On vient de très loin pour émigrer aux Etats-Unis. Honduriens, Guatémaltèques, Salvadoriens, Nicaraguayens et Sud-Américains grossissent chaque année les rangs des candidats au départ. Parmi eux il y a Oscar, originaire d’un petit village du Salvador, qui fait du stop sous 50°C à l’ombre avec des béquilles, séquelles d’une vieille poliomyélite. Oscar a déjà séjourné aux Etats-Unis, sans papiers, avant d’être "déporté" pour des histoires de gangs, de braquages, de drogue. Il se rend à Tijuana, certainement dans l’idée de retenter sa chance, même s’il n’ose pas le dire.

Fait surprenant, nombre de ces candidats à l’émigration sont attendus par un patron aux Etats-Unis. Par exemple, Carlos, 30 ans, que nous rencontrons à Altar et qui s’apprête à partir avec son cousin. "Ma sœur vit dans l’Oregon, et son patron a promis de nous embaucher si nous arrivions jusque là-bas", raconte-t-il, avant d’énumérer ses motivations : "l’argent, le travail, une vie meilleure à offrir à notre famille." Dans deux jours, Carlos et Fernando compteront peut-être parmi les quelque 3 à 5 millions d’illégaux mexicains qui vivent aux Etats-Unis. Ils travailleront dans le bâtiment.

Schizophrénie migratoire

"Si demain les Mexicains se mettaient en grève, lâche un chef d’entreprise de Los Angeles, l’économie américaine s’arrêterait de tourner." Car, dit-il, de l’autre coté du Rio Bravo, les entreprises ont absolument besoin de cette main d’œuvre très bon marché et potentiellement corvéable à merci, puisque sans papiers. Certains chefs d’entreprise, tout en attirant les Latino-américains dans leurs champs ou leurs usines et en finançant éventuellement leur voyage jusqu’aux Etats-Unis, soutiennent néanmoins la politique de restriction de l’immigration.
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La frontière. Crédit : Louba Nachba.

L’économie de la migration

Le petit village d’Altar, aux confins du Mexique et à deux pas de l’Arizona, n’existe qu’à travers les flux migratoires. Ou plus prosaïquement, grâce au trafic d’être humains. Taxis, épiciers, "chambres d’hôtes" (en fait des taudis dans lesquels s’entassent des dizaines de migrants en partance), vrais guides de frontière ou coyotes prêts à abandonner leur troupe au milieu du désert... des milliers d’habitants vivent de ces flux de travailleurs. Eusebio, serveur dans un restaurant, dit gagner 300 dollars par mois. "Pas terrible", estime-t-il. En réalité, pas si mal pour un salaire mexicain. Un pollero comme Jesus, autoproclamé "taxi", gagne jusqu’à 200 dollars par jour. A 10 dollars la course jusqu’à la Linea, il peut charger jusqu’à 20 personnes.

Il faut voir ces files de familles grimper dans la camionnette avec pour tout bagage un petit sac à dos et quelques litres d’eau. "Beaucoup d’entre eux n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend, explique un prêtre à la mission catholique locale. Alors on leur sert un repas en leur diffusant un film sur les conditions de survie dans le désert." Car une fois parvenus à la Linea, continue Jésus, "ils marchent. Six heures, huit heures, parfois toute la nuit. Plus tu marches, moins c’est cher. Logique, non ?" Une logique implacable qui fait du trafic d’êtres humains, au même titre que celui des drogues ou des armes, l’un des piliers de l’économie de la frontière, chiffrée à quelque 300 millions de dollars par an.

La fin des haricots

Mais rien ne va plus au pays du libre-échange. Le Mexique, outrageusement dépendant de son puissant voisin, subit de plein fouet le contre-coup du dernier ralentissement américain. Il faut désormais compter avec la vigoureuse concurrence asiatique. En moins de deux ans, 400 firmes fronterizas ont fermé ou transféré leurs activités. Les trois quarts d’entre elles appartiennent au secteur textile, le plus touché. Avec elles, ce sont des centaines de milliers d’emplois qui ont disparu. Selon une étude de Jorge Carillo, expert de l’Université de la Frontière Nord, la moitié de ces usines auraient été réimplantées dans des pays asiatiques, à la main d’œuvre cinq fois moins coûteuse.

Le señor Barroso dans le roman de Carlos Fuentes, La frontière de verre, soutenait : "on peut mesurer le progrès du pays à la progression des fabriques". Le Mexique a donc bien du souci à se faire. C’est officiel : en 2003, la Chine lui a piqué la place de deuxième pays fournisseur des Etats-Unis, derrière le Canada. Est-ce une crise passagère ou la fin de l’âge d’or de l’économie frontalière ? "Trop tôt pour le dire", estime Isabelle Vagnoux dans son ouvrage. Mais tout porte à pencher pour la seconde hypothèse.

Reportage : Louba Nachba, à la frontière américano-mexicaine

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