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De l’autre côté du Kärcher
jeudi, 7 décembre 2006 / Arnaud Gonzague

Absence d’horizon, envie de réussir, colère, confiance en l’avenir, détresse, gourmandise... On trouve tout ça dans un seul livre, qui laisse la parole à une jeunette des banlieues, Sabrina Amarache. Compliqué ? Edifiant.

Sabrina Amarache et Jean Sur, Clichy-sous-Bois, mon bled, Mettis éditions, 82 pages, 7,50 euros.

Les intellectuels et journalistes les plus scrupuleux sont souvent placés en face d’un épineux dilemme : comment parler des banlieues quand on n’en vient pas ? Où placer le curseur pour donner une couleur de justesse à son propos ? Toujours délicat de considérer qu’elles sont uniquement un lieu de déréliction sociale, de mal-être (misérabilisme). Plus délicat encore de décréter, a contrario, qu’il s’agit d’un havre de paix uniquement peuplé de gens talentueux et sympathiques (angélisme). Il y a de l’embarras dans tout ça : une "culpabilité de l’homme blanc", mêlée à une vague et bienveillante condescendance.

Pour se décrasser les préjugés, on conseillera donc la lecture de Clichy-sous-Bois, mon bled. Il consiste en une interview courte, mais éclairante, de Sabrina Amarache, étudiante de 19 ans en hypokhâgne, issue de cette riante bourgade qui connut il y a un an quelques tourments suite à la mort de deux adolescents dans un transformateur EDF. Elle parle de tout et de rien, de son enfance, de son parcours, de ce qu’elle lit, de ce qu’elle croit...

On reste stupéfait par l’assurance tranquille avec laquelle elle assène les descriptions, sans faux semblants ni manichéisme : la peur de se faire emmerder par des garçons machos, la beauté du paysage (si, si !), la dépolitisation regrettable des émeutiers de novembre 2005, mais la solidarité face au mépris ressenti, etc. Rien ne sonne faux, et pour cause. Une fois la lecture achevée, on ne saurait dire d’ailleurs si Sabrina Amarache est clémente ou sévère, combative ou résignée, en colère ou pleine d’espoir pour l’avenir : elle est tout cela à la fois.

"On a tout ça sur un plateau"

"Nos parents ont passé la frontière pour venir en France, ils se sont battus pour leurs droits. Certains se sont cachés dans des sacs, ont traversé tout un continent pieds nus, ont travaillé dur comme ouvriers. Et ils ont réussi à nous donner à manger. Nous, on a eu tout ça sur un plateau, on en a profité. Et quand on nous l’enlève de dessous le nez, on ne bouge pas !" Voilà ce qu’elle disait par exemple à ses camarades de lycée, quand elle tentait de les faire manifester contre la loi Fillon. Un discours rarement entendu dans les banlieues : en général, on s’estime déjà euphorique quand les jeunes des quartiers daignent se rendre aux urnes !

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